Charbonnerie et Franc-Maçonnerie
Pour beaucoup, la Charbonnerie est une société secrète de comploteurs
– certains diraient "terroristes" de nos jours – plus ou moins liée
avec la F...M.... Qu'en est-il exactement ?
Les historiens s'accordent à dire que la Charbonnerie, qui est restée
Européenne et, plus précisément continentale et ouest-européenne, est née
en Italie comme une sorte de résurgence des carbonari
du XIIIème siècle, c'est-à-dire de ces conspirateurs guelfes –favorables au
pouvoir pontifical - qui se réunissaient dans des cabanes de charbonniers et
qui conspiraient-luttaient contre l'Empire dont les partisans étaient appelés
les Gibelins.
Ces conspirateurs, pour pouvoir conspirer à l'abri des yeux et des
oreilles de la police, se réunissaient donc dans des huttes de charbonniers aménagées
au cœur de forêts. Depuis plusieurs siècles, des charbonniers vivaient à l'écart
des villes et même des villages pour produire du charbon de bois. Mais qui étaient
donc ces charbonniers dont les conspirateurs guelfes ont sollicité l'hospitalité
?
La charbonnerie comme industrie :
La charbonnerie, comme activité de production de charbon de bois, n'était
pas la seule activité pratiquée en forêt. Depuis des temps forts anciens, en
effet, les forêts étaient le cadre de nombreuses activités : coupe des arbres
(bûcheronnage), confection de fagots, préparation des échalas de châtaignier
ou de chêne pour les vignes, travail du bois pour la fabrication d'objets
usuels... La plupart de ces activités étaient saisonnières puisque liées aux
conditions climatiques et au rythme de la végétation. Pendant les périodes
d'inactivité, ces hôtes des bois n'en continuaient pas moins d'habiter dans les forêts,
ce qui ne manquait pas de faire courir à leur sujet de nombreuses légendes
mais aussi de nombreux préjugés. Ces rumeurs, pour la plupart, tournaient
autour de la sorcellerie, de la magie, de diableries diverses et variées…, ce
qui ne manquait pas de frapper d'ostracisme celles et ceux qui se livraient à
ses activités. Ostracisme né de la peur sans aucun doute mais une peur teintée
de jalousie car, en pleine époque féodale par exemple, les forestiers
étaient des gens libres, c'est-à-dire dégagés de toute servitude.
Sans doute pour préserver leur liberté, les forestiers, de leur côté,
ne faisaient rien pour briser la peur qu'ils inspiraient et, pour ce faire, les
charbonniers prenaient grand soin à ne pas se défaire de leur noirceur,
laquelle, comme on peut s'en douter, était la preuve du pacte qu'ils avaient passé avec certaines puissances
et, en même temps, de la puissance qu'ils tiraient personnellement de la maîtrise
du feu. Il est à noter, et c'est là deux points importants, que, même situées
sur des terres féodales propriété d'un suzerain
ou de l'Église, les forêts, à cause de la peur qu'elles inspiraient, étaient
des espaces de liberté pour celles et ceux qui s'y réfugiaient (proscrits,
serfs en fuite, lépreux…) d'une part et que, d'autre part, et en particulier
dans les régions celtes, les forêts avaient été le cœur – voire même le
temple et/ou le lieu de culte - de nombreuses religions primitives
(le druidisme en particulier). Ainsi, parce qu'elles étaient justement des
espaces de liberté, les forêts permettaient la survivance de pratiques
religieuses pré-chrétiennes et pouvaient, au besoin, servir d'abri, à des sectes,
c'est-à-dire aux hérésies ponctuant
régulièrement le développement de la religion dominante.
Pour certains gros travaux comme le bûcheronnage et le débardage, les
charbonniers recouraient souvent à des manouvriers,
c'est-à-dire à des paysans qui, rémunérés en nature (bois de chauffe,
charbon, ustensiles de bois…) ou en monnaie, n'entraient pas pour autant, à
la différence, par exemple, d'un apprenti, dans l'ordre
des métiers auxquels ils louaient leur concours. Ces manouvriers n'étaient
donc pas… initiés aux arts des
forestiers et, en particulier, des charbonniers.
La charbonnerie… une F...M...
de… bois ?
Initiation… Le mot est lâché. Mais est-ce que cette initiation était
seulement professionnelle (le droit d'entrer dans un métier
et d'engager ensuite le long processus d'apprentissage des savoir-faire et des
connaissances nécessaires à la maîtrise dudit métier) ; s'agit-il d'une
initiation au sens d'admission aux mystères,
d'affiliation, d'admission à un ordre dans son acception ésotérique ? ou
bien, enfin, des deux à la fois ? Et, au-delà, y aurait-il eu une sorte de F...M...
du bois à l'image de la F...M...
de la pierre ?
En 1747, Charles François Radet de Beauchesne, affirmant détenir ses
pouvoirs de Maître de Courval, grand maître des Eaux et Forêts du comté
d'Eu, seigneur de Courval, est le promoteur d'un rite maçonnique forestier spéculatif.
Selon Jean-Marie Ragon de Bettignies (1781 - 1866), ce rite aurait tenu sa première
assemblée – le "Chantier du Globe et de la Gloire" -, à Paris,
dans un parc du quartier de La Nouvelle France (actuellement Faubourg Poissonnière)
le 17 août 1747. Pour cet auteur, le rituel, qui n'avait pas de caractère judéo-chrétien
mais païen, provenait des forêts du
Bourbonnais où des nobles proscrits avaient trouvé refuge, puis avaient été
initiés par des bûcherons, pendant les troubles qui marquèrent les règnes de
Charles VI et Charles VII. D'aucuns estiment que l'initiative de Beauchesne fut
prise suite à la création à Londres, le 22 septembre 1717, par John Toland,
de l'Ancient Druid Order ou de la
diffusion en 1720 de son ouvrage Pantheisticon
mais ils n'en apportent pas vraiment de preuves convaincantes.
Jacques Brengues, quant à lui, dans " La Franc-Maçonnerie du bois
" Editions du Prisme 1973, accrédite la thèse d'une F...M... du
bois qui, d'opérative, serait devenue spéculative en raison de
l'initiation de non-forestiers et, singulièrement, de nobles. Il cite ainsi
plusieurs rituels forestiers en leur
reconnaissant un caractère chrétien :
§
Rituel compagnonnique de l'Ordre des Fendeurs (début du XVIIIème),
§
Rituel du grade de Fendeur ou de Bûcheron (1747),
§
Rituel des Bons Compagnons Fendeurs de la Forêt de la Vente de
Macon (1751) ;
§
Rituel de l'Ordre de la Fenderie dit du Grand Alexandre de la
Confiance (seconde moitié du XVIIIème) ;
§
Rite des Compagnons Fendeurs de Bois (fin du XVIIIème) ;
§
Rituel(s) des bons cousins charbonniers de la vente de la forêt
du Jura (fin du XVIIIème) ;
§
Rite des Compagnons Fendeurs-Charbonniers des Forêts du Roi
d'Arras (1812), ;
§
Rituel de la Vente de la Haute-Marne (1834),
§
Rituel des Fendeurs du Devoir (fin du XVIIIème). ..
Pour plusieurs auteurs, la F...M... du
bois, en raison à la fois du développement de la F...M...
de la pierre avec, en particulier, le
G...O...D...F...
mais aussi du déclin des activités des industries
forestières et, en particulier, charbonnières, serait tombée en désuétude.
Pour eux, et malgré l'orthodoxisme
andersonien, elle perdura et perdure toutefois dans certains rites,
notamment au niveau des hauts grades : Chevalier Royal Hache ou Prince du Liban
du 23ème degré du Rite de Memphis ainsi que du 22ème degré du Rite Ecossais
Ancien et Accepté et du Rite de Perfection. Toujours selon ces auteurs, des
tentatives d'union de ces deux F...M... eurent même
lieu avec, par exemple, le Devoir des Fendeurs, corpus de Tours tandis que, plus
ou moins sporadiquement, des résurgences d'une F...M...
du bois ont pu être relevées, comme par exemple, Les Ventes de Roland en 1833,
les Brothers fendeurs en Angleterre, le Grand Chantier Général de France régulièrement
constitué en 1983 au centre des Forêts, sous les auspices de la Nature, …
En France, peu après la seconde guerre mondiale, on a assisté à un
essai de restauration de l'antique initiation forestière avec la création du
"Chantier de la Grande Forêt des Gaules" dont les symboles majeurs étaient
l'arbre, la cognée, le coin et la hache et dont l'initiation était réservée
aux maîtres des degrés de la "Holy Royal Arch of Jerusalem". Cette
initiative ne connut pas véritablement le succès mais, plus tard, en 1976,
elle aurait présidé à la création de la Grande Loge Indépendante et
Souveraine des Rites Unis (Humanitas).
Plus près de nous, en 1993, le druide de la Gorsedd de Bretagne,
Gwenc'hlan Le Scouëzec tenta d'instaurer un rite forestier au sein de la F...M... de
pierre.
En 1999, A. R. Königstein dans "Les Braises sous la Cendre",
Montpeyroux, Les Gouttelettes de Rosée, prône le retour d'un carbonarisme
initiatique et insurrectionnel et propose un rituel de Charbonnerie opérant un
transfert vers un paganisme et se détachant de la maçonnerie traditionnelle
mais refusant le recours à la violence et au terrorisme
Même si cette dernière initiative prétend renouer avec la tradition
initiatique et insurrectionnelle des carbonari, il me semble que la
Charbonnerie, qui a beaucoup fait parler d'elle en Europe au XIXème siècle,
n'a pas de filiation avec une quelconque F...M...
du bois car elle avait d'autres sujets de préoccupation que le paganisme,
un ésotérisme plus ou moins druidique, la philosophie, le symbolisme… pour
se consacrer à des sujets plus…explosifs
! De mon point de vue, la référence à la F...M...
du bois que fit la Charbonnerie ne fut qu'un alibi, conceptuel, méthodologique,
organisationnel…, pour, sous cette couverture légale, conduire des projets
essentiellement politiques, même si, à l'évidence, par ailleurs, ils étaient
portés par des valeurs humanistes, comme celle des Lumières et des Révolutionnaires
du XVIIIème siècle. J'ajoute que, mais ce n'est là qu'un point de vue
personnel, le souci apporté à mettre en évidence une autre tradition maçonnique
que celle de la pierre, telle qu'elle était alors incarnée par les Obédiences
établies, avait sa raison d'être dans le refus de la complaisance dont
celles-ci pouvaient faire preuve à l'égard des autorités politiques
(monarchies et empires, autrement dit… la Réaction)
et religieuses (vaticanes essentiellement) quand, tout simplement, elles
n'acceptaient pas d'être instrumentées par elles.
Comme je l'ai dit précédemment, les historiens considèrent que la
Charbonnerie est née en Italie. Dirigeons donc nos pas vers ce pays.
La Carboneria italienne :
Sous la houlette de l'empire austro-hongrois, le Congrès de Vienne de
1815 s'est attaché à faire en sorte que le poison
révolutionnaire particulièrement virulent
en Italie ne contamine pas l'Europe et mette en danger, voire à bas les trônes
en place. Pour ce faire, les diplomates ont appliqué deux adages bien connus :
"Diviser, pour régner" et "Une main de fer dans un gant de
velours".
C'est ainsi, que tournant le dos au principe des nationalités né de la Révolution
française et répandu en Europe par les Armées napoléoniennes, l'Italie a été
découpée en fonction des enjeux et des intérêts des seules monarchies, sans
la moindre attention aux populations ainsi… partagées
! L'Empire autrichien possède le Trentin et l'Istrie et occupe la Lombardie et
la Vénétie tandis que le reste de l'Italie est sous son hégémonie en raison
de nombreux et étroits liens militaires et dynastiques : le duché de Parme et
Plaisance est donné à Marie-Louise, fille de François 1er d'Autriche et épouse
de Napoléon; le duché de Modène et Reggio à François IV de Habsbourg-Este;
le Grand-Duché de Toscane au frère de l'empereur d'Autriche… De leur côté,
le Royaume de Naples, sous la dynastie des Bourbons, et l'Etat pontifical ont
conclu des traités d'alliance militaire avec Vienne. Ainsi, la Restauration
italienne a provoqué l'arrêt du processus de développement civil et
d'unification territoriale qui avait débuté avec l'invasion napoléonienne.
Pourtant, même si elle fut courte et mouvementée, l'épopée napoléonienne
a permis la formation d'une génération de militaires, d'administrateurs du
bien public et une nouvelle classe dirigeante qui, toutes deux, n'ont pas eu
l'heur de plaire aux tenants de la… réaction monarchique et qui ont rapidement été muselées avec
l'interdiction qui leur a été faite de manifester, légalement et, notamment,
par la voie électorale, leur opposition à ce partage dynastique et leur
aspiration contraire à l'unité de la nation italienne. C'est pourquoi,
l'opposition ayant dû entrer dans la clandestinité, on assista alors au
pullulement de sectes et de sociétés secrètes qui se proposaient toutes de
propager les idéaux libéraux et
participaient donc du Risorgimento.
Au passage, on ne manquera pas de noter ce pied de nez que les carbonari
firent au pouvoir pontifical et, plus largement, aux autorités catholiques, en
reprenant ce nom de carbonari qui, au XIIIème siècle, était celui qu'avaient
pris les Guelfes dans leurs conspirations contre le pouvoir impérial et pour le
pouvoir papal, dés lors que ces nouveaux carbonari luttaient aussi contre le
Vatican qui était un obstacle majeur à l'unification italienne ! On relèvera
également que, au XIIIème siècle, s'il y avait bien des carbonari, il n'y avait pas pour autant de Carboneria même si, comme nous l'avons vu précédemment, il
pouvait exister une F...M...
du bois et donc un rituel, une organisation, une initiation… charbonniques.
Un carbonaro est, au sens
propre, un fabricant de charbon de bois. Au début du XIXème siècle, les
carbonari sont encore nombreux dans les montagnes forestières de l'Italie du
Sud. Pendant l'occupation française du royaume de Naples, de1806 à 1815, de
nombreux irréguliers, mi-bandits mi-soldats, les ont rejoint pour y être plus
en sécurité et pouvoir ainsi mener leur combat contre la domination étrangère
; tout naturellement, ils ont pris le nom de carbonari,
étant précisé que, eux, étaient en odeur
de sainteté auprès des monarchistes, des autorités religieuses et de
l'Empire autrichien puisqu'ils luttaient contre l'envahisseur. Toutefois, avec
la restauration des Bourbons sur le trône de Naples, la Carbonaria devient une société secrète, car, désormais, son but
est d'abattre l'absolutisme monarchique et de conquérir des libertés
politiques par le biais d'une constitution.
En fait, la Carboneria
politique, en tant qu'organisation, est née en 1806 avec l'installation de la
première vente par Buonarroti, sur
lequel je reviendrai plus loin. Elle rassembla de grands noms, à commencer par
Giuseppe Garibaldi, le père de la
nation italienne. Si elle a un rituel similaire à celui de la maçonnerie, elle
n'est pas, contrairement à l'affirmation de certains historiens maçons, un essaimage
de la F...M...,
sachant que cette thèse sera reprise par les autorités, politiques et
religieuses, pour condamner et combattre et l'une et l'autre.
Dans un ouvrage publié en 1950, l'historien A.Saita décrit la Carboneria
comme "une société secrète aux buts éminemment démocratiques, qui ne séparait
pas l'égalité des fortunes de la liberté politique" mais dont la
structure était fortement hiérarchisée et cloisonnée du fait de son caractère
nécessairement clandestin.. Parce que conspiratrice, la Carboneria procédait par voie occulte et donc secrète avec un goût
marqué pour les formes symboliques. En effet, pour Buonarroti : "les
hommes ont besoin, pour former une association politique efficace et permanente,
d'être liés entre eux par des signes et des mystères qui flattent leur amour
propre et donnent à la société dont ils font partie un air d'importance et de
consistance que toute la moralité et l'estime réciproques des individus ne
sauraient obtenir".
La Carboneria comportait 9
grades et la direction était composée d'un petit nombre d'initiés qui
dirigeaient tous les autres tout en prenant soin, pour des raisons de sécurité,
de leur demeurer inconnus, d'où l'usage courant de pseudonymes.
Elle tirait ses symboles et ses rituels des charbonniers et donc des métiers du
bois et non de la pierre : c'est ainsi qu'elle était organisée en ventes
qui se regroupaient en ventes mères.
Comme pour le compagnonnage, la F...M...
et, plus généralement, toutes les sociétés secrètes, elle utilisait
des mots et des signes secrets de reconnaissance et, sous prétexte de
symbolisme, voire d'ésotérisme, une écriture cryptée pour les
correspondances entre les ventes, les messages et plans confiés à des émissaires…
L'organisation verticale et fortement cloisonnée faisait correspondre les différents
degrés d'initiation à autant de niveaux différents de projets politiques.
Entre eux, les carbonari s'appelaient
"Bons Cousins" ou "Bons Amis".
Une couverture fréquente de la Carboneria
était la F...M...
ce qui a amené certains auteurs à dire que la seconde était la vitrine
légale de la première. Ainsi, pour J.Kuypers : " On pourrait dire que la
Charbonnerie était une maçonnerie particulière, organisée au sein de la maçonnerie
traditionnelle à l'insu des dirigeants de celle-ci. Peut-être serait il plus
exact de dire qu'il s'agissait d'un groupement militant, constitué selon des
affinités particulières au sein d'une maçonnerie officielle qui évitait
soigneusement de se mêler aux choses de la rue; dont les membres poursuivaient
leurs fins égalitaires tout en remplissant normalement leurs devoirs maçonniques".
Cette couverture était pratiquée de deux manières : soit, au sein d'une Loge,
des carbonari, à l'insu des FF...,
s'organisaient parallèlement en une vente occulte, soit une Loge entière, en
fait, était une vente.
La Carboneria se développa
principalement dans le Mezzogiorno, où elle fut la première tentative
significative d'organisation politique rassemblant des intellectuels, des étudiants,
la bourgeoisie du commerce et des professions libérales et, surtout, des
militaires et dont le but était l'unification et l'indépendance de la nation
italienne.
Les carbonari, du moins au début,
participaient d'un libéralisme modéré, c'est-à-dire constitutionnaliste et légaliste.
Toutefois, les militaires, sous-officiers et officiers formés pendant la période
napoléonienne, exercèrent rapidement une influence dominante dans la mesure où
ils étaient mieux organisés et plus disciplinés que les autres libéraux.
Etant militaires, ce sont eux qui très rapidement transformèrent la Carboneria
en ce que, pour eux, le recours à la violence, aux armes, aux coups
de force… était une voie naturelle
d'action.
Ainsi, durant l'été 1820, à Naples, encouragés par la révolution qui
avait éclaté en Espagne, les carbonari,
sous la conduite du général Pepe, se soulevèrent pour réclamer une
constitution que le roi Ferdinand 1er finit par leur accorder.
Toutefois, ce dernier, dès mars 1821, sollicite et obtient le concours des armées
autrichiennes pour rétablir l'absolutisme. Cette première révolte carbonique ne se transforma pas en une véritable… révolution et
se solda, in fine, par un échec du fait que, sous l'influence vaticane, la
Sicile se rebella contre le gouvernement napolitain ainsi mis en place, que les
révolutionnaires s'entredéchirent entre démocrates (les ultras) et modérés
(les monarchistes constitutionnalistes) et que les troupes révolutionnaires ne firent pas le poids devant les troupes régulières
de l'Empire autrichien.
Toutefois, cette date de 1820 est importante car c'est à partir d'elle
que la Carboneria s'étendit à toute
l'Italie.
En Lombardie-Vénétie, la découverte en octobre 1820 d'un magasin carbonaro
entraîne l'arrestation de Silvio Pellico
et une répression féroce des milieux libéraux, carbonari et Fédérés,
alors même qu'il n'est pas établi qu'il y avait véritablement un projet
d'insurrection.
Dans le Piémont, la révolte éclata en mars 1821 avec la rébellion de
la garnison militaire d'Alessandria dont le commandement était entre les mains
des carbonari. Pour ne pas accorder la
constitution promise par le régent Carlo Alberto, Victor Emmanuel 1er
préféra abdiquer. Aussitôt, les armées fidèles au nouveau roi, Carlo Felice,
avec le concours des troupes autrichiennes, affrontèrent les troupes
constitutionnalistes qui, par manque d'organisation et, en particulier, de
liaisons coordonnées entre les différentes unités, mais également et
surtout, en raison de l'absence de tout lien avec les masses populaires, furent
rapidement défaites. Là aussi il s'ensuivit une répression féroce.
En 1831, l'échec de l'insurrection de Bologne menée par des carbonari
sonna le glas de la Carboneria qui
disparut alors au profit de nouvelles organisations révolutionnaires aux
structures moins lourdes aux idées politiques et sociales plus avancées, et,
surtout, au recrutement plus populaire.
La Charbonnerie française :
Historiquement, en France, les germes du carbonarisme furent semés par Benjamin
Buchez, fondateur de la Société
Diablement Philosophique qui, en 1818,
se transforma en loge maçonnique, Les Amis de la Vérité.
Mais l'existence de la Charbonnerie n'est avérée qu'à partir de 1821.
Son apparition est, pour une large part, imputable à Joseph Briot, ancien député
aux Cinq-Cents, qui, envoyé en mission au Royaume de Naples en 1810, avait découvert
la Carboneria, y avait été initié
et avait contribué à la propagation de la Carboneria sur l'ensemble du
territoire italien à partir du Mezzogiorno. En effet, il semble bien que, de
retour en France, il se servit du réseau de sa compagnie d'assurance, Le
Phénix, pour propager la Charbonnerie en implantant des ventes dans son département
et qu'il fut d'autant plus aidé dans son prosélytisme que, ancien Bon Cousin
Charbonnier et adepte du Rite Égyptien de Misraïm, il put associer nombre de
ses symboles et de ses formes d'organisation à la tradition locale des Bons
Cousins Charbonniers, à savoir les travailleurs forestiers de Franche-Comté
regroupés dans une association de secours mutuel structurée en plusieurs
sections ou ventes et qui s'inscrivait dans la tradition de la F...M...
du bois évoquée précédemment.
Nous sommes alors sous un régime monarchique censitaire auquel s'oppose
un courant libéral fortement présent dans la F...M...
Très rapidement, soucieux d'aller plus loin que le simple travail de réflexion,
de recherche…, de nombreux FF...
voient alors dans la Charbonnerie l'opportunité de réaliser leur projet
politique d'émancipation de la société française des différents
absolutismes qui la dominent - monarchie, religion… - ; c'est pourquoi, ils
furent nombreux à la rejoindre.
En outre, il convient de ne pas oublier que, à cette époque, toute opposition
politique était interdite et que la Restauration – la réaction -, de ce
fait, suscita, en France mais aussi en Europe, la floraison entre 1815 et 1830
de sociétés secrètes à vocation explicitement politique préparant dans la
clandestinité le renversement de la tyrannie. Précédée par les Illuminés
de Bavière (1776-1785), par les Bons Cousins Charbonniers de Franche-Comté à
la fin du XVIIIème siècle, par les carbonari
italiens à partir de 1810, par l'Union de Joseph Rey à partir de 1816, enfin
par la loge maçonnique des Amis de la
liberté créée en 1820, la Charbonnerie s'inscrivit donc dans un mouvement
général de libéralisme assez
disparate en définitive puisqu'il comprenait à la fois des monarchistes
constitutionnalistes, des républicains et des révolutionnaires.
Parmi les loges maçonniques les plus impliquées dans la constitution de
la Charbonnerie française, il faut citer Les
Amis de /'Armorique et, surtout, Les
Amis de la Vérité dont étaient membres Dugied et Joubert qui, pour échapper
à la police, suite à la tentative du coup de force de Vincennes de la nuit du
19 au 20 août 1820, s'étaient un moment réfugiés à Naples où ils avaient
été initiés à la Carboneria et dont le Collège d'Officiers se rapprocha des députés
et des notables libéraux familiers de La Fayette
pour les aider dans la réalisation de leur projet.
Comme beaucoup d'autres, ces Loges attestaient d'une pratique subversive
à l'égard de l'ordre – le Grand orient de France – qui consistait à
prendre de nettes distances à l'égard des directives obédientielles et à
pratiquer une maçonnerie plus politique que… philosophique.
Briot, Dugied, Joubert et d'autres maçons font officiellement œuvre de
propagande en faveur d'un rituel allégé – c'est-à-dire débarrassé de
toute sa poussière traditionaliste,
voire rigoriste, pour ne pas dire intégriste et dogmatique – et, surtout, laïcisé.
En fait, leur projet est soit d'instaurer une nouvelle maçonnerie, la
Charbonnerie, sous le couvert de la maçonnerie traditionnelle du G...O...D...F...,
soit de transformer celle-ci, de l'intérieur, en une Charbonnerie. Dans les
deux cas, les intentions sont claires : la constitution d'une organisation
politique permanente nouvelle comme support d'une action conspiratrice et, sinon
révolutionnaire, du moins insurrectionnelle.
Compte tenu du contexte national d'alors, leur projet se développe
facilement et une véritable Charbonnerie française est organisée sous la
forme d'une structure cloisonnée, occulte ou secrète, hiérarchisée en trois
niveaux.
L'héritage maçonnique est toutefois assumé dans ce qui peut être utile au
projet politique et aux mesures de sécurité à prendre : mots d'ordre qui font
office de mots de passe, saluts et de signes de reconnaissance, procédure
d'admission dans une vente par cooptation, initiation,
grades, observation du serment et du secret jusqu'à la mort…
La structure de base de la Charbonnerie est la vente
particulière qui comprend, au plus, 20 personnes, pour échapper aux
dispositions de l'article 294 du Code pénal de 1810 qui interdit les
groupements d'un effectif supérieur. Au deuxième niveau se situe la vente
centrale à la tête de laquelle se trouve un député
qui est le seul à avoir des relations avec le Comité directeur qui, sous
l'appellation de haute vente, est le troisième niveau de la Charbonnerie.
Les lieux de réunion s’appelaient baraques et le vocabulaire était
emprunté aux termes techniques du métier de charbonnier.
Au-delà de ses similitudes de forme, il y avait des différences
profondes entre la F...M...
officielle et la Charbonnerie. C'est ainsi que la sociologie de la Charbonnerie
était beaucoup plus disparate : si les militaires y sont prédominants (40% des
effectifs),
d'autres milieux socioprofessionnels sont présents : boutiquiers, artisans,
enseignants et, dans une moindre mesure, ouvriers, c'est-à-dire les… républicains
qui; grosso modo, se ralliaient autour de la Constitution de l'An III. Autres
différences notoires : l'initié jurait d'obéir aveuglément aux ordres venus
d'en haut et… conservai chez lui les armes et munitions qui lui étaient
confiées à son admission et les ventes
ne produisaient aucun… écrit.
La prédominance militaire est assurément à l'origine de l'action
insurrectionnelle privilégiée par la Charbonnerie : le complot débouchant non
sur l'émeute, la grève ou même… la révolution mais sur la rébellion
d'unités militaires.
Toutefois, cette prédominance n'empêcha pas que bien des complots furent montés
avec un piètre amateurisme et que, faute de coordination et, surtout,
d'enracinement populaire, ils se soldèrent tous par de cuisants échecs comme
ceux qui eurent lieu de décembre 1821 à juillet 1822. Ainsi, à la fin de
1821, l'échec du soulèvement militaire prévu à Belfort mais ajourné entraîna
l'arrestation de nombre de conspirateurs qui, pour la plupart étaient également
maçons. Parmi huit des accusés traduits devant les tribunaux, il y avait
deux FF... des Amis
de la Vérité, Bûchez et Brunel. À Saumur, une tentative d'insurrection,
elle aussi avortée, fut menée par le lieutenant Delon, vénérable de L'Union
Fraternelle, atelier, qui, composé d'une cinquantaine de militaires, était
une véritable officine de recrutement de la Charbonnerie. Le complot prévu à
la fin de l'année 1821 fut hâtivement différé à la dernière minute. Le
deuxième essai, dirigé par le général Berton, échoua, et ce dernier,
impliqué dans la prise de Thouars le 24 février 1822, fut arrêté puis
guillotiné en octobre 1822.
En février 1822, se déroula le complot le plus retentissant, celui de La
Rochelle, plus connu sous le nom de "complot des 4 Sergents de La
Rochelle"
: Bories,
Goubin, Pommier et Raoulx.
En Provence, la Charbonnerie échoua aussi dans sa tentative de
soulèvement de Toulon qui, pourtant, était une ville réputée pour être républicaine.
Armand Vallé, ancien capitaine des Armées napoléoniennes, dénoncé fut arrêté
et exécuté le 10 juin 1822. Les ultimes tentatives de ces complots manqués
eurent lieu dans l'Est, à Strasbourg (avril 1822) et à Colmar (juillet 1822).
La constance de ces échecs entraîna une crise de conscience chez les
Charbonniers et contraignit leurs dirigeants à l'autocritique dont la
conclusion fut que, à l'évidence, l'abolition de l'absolutisme monarchique et
l'instauration de la République ne passaient pas par le complot militaire.
Mais, cette analyse intervint trop tardivement : à partir de 1823, les
divergences politiques, exacerbées par la férocité de la répression et de
nombreuses délations, éclatèrent au sein de la Charbonnerie et, après le raz
de marée électoral des ultras en février-mars 1824, le mouvement vit ses
membres s'éparpiller, un nombre non négligeable ralliant les saint-simoniens.
Après 1830, d'anciens charbonniers se retrouvèrent dans les orientations libérales
de la monarchie de Juillet
et un des derniers avatars de la Charbonnerie fut la création en 1833, sous
l'impulsion de Philippe Buonarroti et du libraire Charles Teste, de la
Charbonnerie Démocratique Universelle qui n'avait plus qu'un rapport lointain
avec les conspirations militaires de la Restauration.
Selon de nombreuses sources convergentes, la Charbonnerie française
compta jusqu'à 40 000 affiliés dont de nombreuses célébrités : La Fayette,
Manuel, Dupont de L'Eure, Buchez… mais aussi des savants illustres comme Edgar
Quinet, Augustin Thierry ou Victor Cousin…,
le peintre Horace Vernet, le banquier et homme politique Jacques Lafitte,
Bazard, propagateur du saint-simonisme
…
D'emblée, la Charbonnerie se donna pour objectif l'élection d'une
Assemblée Constituante destinée à restaurer la souveraineté populaire ;
toutefois, et sans doute sous l'influence dominante des militaires mais aussi
d'une conception caporaliste – pré-léniniste,
en somme -, c'est-à-dire élitiste de la conduite du changement social et
politique, elle opta pour la voie du complot et de l'insurrection militaires et
non de la révolution. Se faisant, elle se coupa du peuple, sans lequel il ne
pouvait pas y avoir de changement… révolutionnaire. Par ce choix, elle était
vouée à l'échec ou au… retournement de veste !
La Charbonnerie n'aboutit pas dans son projet insurrectionnel. Il n'en
demeure pas moins qu'elle constitua l'un des rares pôles de résistance à la
tentative de Restauration de l'absolutisme monarchique, même si, selon Pierre
Leroux elle ne fut jamais qu'une "grande conjuration du Libéralisme
adolescent", et qu'elle s'inscrivit dans une "nébuleuse culturelle et
politique" qui, pour une large part, fut le creuset de la renaissance –
le Risorgimento – d'une F...M...
qui, sans s'interroger davantage sur sa nature de
pierre ou de bois, renoua (enfin)
avec un projet humaniste universel.
J'ai indiqué les liens étroits entre la Charbonnerie et la F...M...,
celle-ci, le plus souvent, n'étant que la couverture de celle-la. Mais, la
Charbonnerie eut d'autres avatars ou couvertures :
En premier lieu, il faut citer les réseaux de conspirateurs connus sous
les noms de Philadelpes,
eux-mêmes issus d'une résurgence des Illuminés
de Bavière et d'Adelphes dont les
programmes étaient, à peu de choses près, celui des Égaux
de Gracchus Babeuf et qui étaient coiffés par une autre société secrète, le
Grand Firmament,
lequel se subdivisait en Eglises, Synodes et Académies.
On doit également mentionner la société des Familles
où chaque famille était composée de 5 initiés dirigés par un Chef de
Famille et qui se divisa par la suite pour donner la Société
des Saisons et
les Phalanges Démocratiques.
La société des Saisons était organisée en Semaines regroupant
chacune 6 hommes et un chef, quatre Semaines formant un Mois (comptant 28 initiés et un chef),
trois Mois, une Saison et
quatre Saisons, une Année.
On trouve trace d'au moins trois Années
dirigées par Blanqui,
Barbes et Martin Bernard,
dont on sait qu'ils étaient Charbonniers par ailleurs. Les Phalanges Démocratiques, quant à elles, étaient dirigées par Mathieu
D'Epinal, Pornin
et Vilcocq et avaient pour programme l'abolition de la propriété et de
la famille, la communauté des femmes, l'éducation gratuite, la destruction des
objets de luxe, la dictature populaire...
Je citerai enfin Félix Delhasse, Charbonnier belge, dont nom secret était
Gracchus Babeuf, qui écrivit en 1857, dans "Ecrivains et hommes politiques
en Belgique''- "Peut-être un jour raconterons-nous cette aspiration mystérieuse
[La Charbonnerie] qui réunissait dans l'ombre les adeptes de la vérité, comme
autrefois les réformés dans leurs conciliabules nocturnes en plein champ, loin
des villes et des autorités constituées, comme les chrétiens dans les
catacombes. Il est bien permis au peuple d'avoir son action secrète, comme la
diplomatie a la sienne, comme le clergé a la sienne, avec cette différence que
ce n'est pas la faute du peuple s'il n'agit pas toujours à ciel ouvert. Ces épisodes
peu connus, où la jeunesse se risque à l'aventure dans les chemins inexplorés,
où le peuple s'essaye à la vie collective, cette histoire intime qui se
retrouve en tout temps et en tout pays, n'est pas la moins curieuse et la moins
expressive: c'est elle qui donnerait la mesure véritable des tendances, du
caractère, du génie incompressible de chaque peuple, et qui s'impose dans les
faits officiels et finit par passer du souterrain au grand jour."
Avant d'aborder le point suivant de ce travail, et comme il y a des FF...
corses, permettez-moi de faire une petite digression vers l'Île de Beauté en
espérant qu'il ne me sera pas tenu rigueur de mon accent qui, je le sais, ne
saura pas rendre la musicalité de la langue.
Petite digressions corse :
En Corse, alors sous forte influence italienne, notamment culturelle et
linguistique, les sociétés secrètes et, parmi elles, la Carboneria
se localisent essentiellement sur l’actuel canton du Campuloro-Moriani.
D'une présence attestée depuis 1818, les carbonari portaient le nom de
"I pinnuti" sans doute parce
qu’ils évoluaient la nuit comme les chauves-souris, c'est-à-dire "i
topi marini" ou "topi
pinnuti". Les carbonari corses sortent ouvertement de l'ombre en 1847
lorsque, en Italie, commence la Révolution de 1847 dite de 1848 car ils
souhaitent alors porter secours aux patriotes italiens qu'ils reconnaissent
pour… frères.
Mais la Carboneria corse se
distingua de ses consoeurs italienne et française en ce qu'elle était composée
à la fois de républicains et de bonapartistes qui, comme Sampieru Gavini,
aspiraient au rétablissement de l'Empire même si, par ailleurs, elle était en
osmose étroite avec la F...M...
locale.
Reprenons le cours du travail :
J'ai indiqué que la Carboneria
fut fondée en Italie, en 1806, par Philippe Buonarroti. Il me semble nécessaire
de s'arrêter quelque peu sur ce personnage, quasi de légende en ce qu'il fut
le premier révolutionnaire… de métier, pour encore mieux comprendre
l'origine et le projet de la Charbonnerie.
Né à Pise d’une noble famille toscane, Philippe Buonarroti fervent
admirateur de Rousseau, commence sa carrière publique par la publication d'un
journal, la Gazetta
universale, ce qui lui vaut, dés lors, d'être sous une
surveillance policière constante ! F...M...
initié jeune, il s'affilie aux Illuminés de Bavière.
Enthousiaste, il va à Paris pour y soutenir la Révolution ; de là, il se rend
en Corse pour y propager l'esprit révolutionnaire
; en étant rapidement expulsé, il rejoint la Toscane qui l'accueille pendant
quel temps dans ses geôles ; libéré, il retourne en Corse puis, en 1793, après
la victoire des paolistes, gagne Paris. Il fréquente alors Robespierre, qui
l'apprécie et même l’estime, l’admet parmi ses familiers et le charge de
former des agitateurs révolutionnaires pour l’Italie, ce qu'il fait en créant
une véritable d’école de cadres révolutionnaires à la frontière de
Nice, école dont les diplômés
s'illustreront dans tous les coups, révolutionnaires des années à venir et
qui, plus tard, fourniront une partie des cadres des troupes garibaldiennes.
Après le 9-Thermidor, il est arrêté à Menton comme robespierriste et
transféré à Paris, Buonarroti, qui croit toujours en l'Être Suprême et voue
une admiration sans faille à l'Incorruptible, se lie en prison avec Babeuf qui, antirobespierriste de longue date, applaudit
à la chute du tyran et fait profession d’athéisme. Bien qu'ainsi
politiquement et philosophiquement opposés, les deux hommes deviennent inséparables
; ensemble ils seront l’âme de cette conspiration
des Égaux, c'est-à-dire du communisme égalitaire, que Buonarroti, vers la
fin de sa vie, retraça dans son Histoire de la Conspiration de l’égalité
(1828).
Arrêté avec Babeuf par la police de Carnot ; Buonarroti est condamné à
la déportation, mais voit sa peine commuée en de nombreuses années de détention
puis de résidence surveillée. En 1806, Fouché, protecteur discret mais
efficace des babouvistes, obtient sa grâce en contrepartie de son exil à Genève.
Sur place, Buonarroti retrouve le jeune frère de Marat et commence une nouvelle
activité clandestine de révolutionnaire.
Durant les tes trente dernières années de sa vie, toujours poussé par
l'idéal babouviste du communisme égalitaire,
sous le couvert de la F...M...
et la fondation de la loge les Sublimes
Maîtres Parfaits, il contribue
activement à l'instauration de la Charbonnerie française et organise des réseaux de
sociétés secrètes à travers la France, l’Italie, la Belgique, l'Allemagne,
l'Autriche, la Russie…
C'est ainsi que, en 1833, à Bruxelles, il créa la Charbonnerie Démocratique
Universelle, dont la vocation internationaliste sans conteste préfigura la
future Association Internationale des Travailleurs et qui était en
correspondance étroite avec la Societa
Dei veri Italiani, d'inspiration et de finalité babouvistes. La
Charbonnerie Démocratique Universelle étaient organisée non plus en ventes
mais en phalanges et placée sous la
direction occulte des loges de Misraïm. Son plus haut degré connu était celui
de Frère de la Racine. Elle reprit le
but des Illuminés mais dans un
vocabulaire et selon un programme moins ésotérique, philosophique, moral,
quasi-religieux… et plus révolutionnaire, pragmatique, stratégique et
tactique…
De même, lorsque, en 1835, Blanqui, aidé de son ami Barbès, fonda, sur
le modèle de la Charbonnerie, la société secrète la Société
des familles, c'est l'ombre de Buonarroti qui plane, même si, pas une seule
fois, son nom n'est avancé. Même chose avec la Société secrète des Saisons. Et ainsi de suite…
Durant toute sa vie, Buonarroti a orchestré la majeure partie des sociétés
secrètes européennes et, partant, les complots, insurrections, rébellions, révoltes,
révolutions… non du pupitre qui est sous le feu de l'éclairage des
musiciens, du public, des critiques et… de la police, mais du trou
invisible du souffleur anonyme.
F...M...,
Buonarroti fut donc le maillon actif de plusieurs chaînes d'union entre
l’Italie et la France, la révolution démocratique de Robespierre et la révolution
sociale de Babeuf, l’ancienne maçonnerie des Lumières et le carbonarisme, la
révolution de 1789 et celles du XIXème (en particulier de 1830 et 1848, mais
également la Commune de Paris)… Si par choix autant que par nécessité, il
resta la plupart du temps dans l'obscurité, changeant fréquemment de domicile
et de pays, Buonarroti, de comploteur né,
devint révolutionnaire professionnel,
le premier de l'Histoire.
Ce professionnalisme de la révolution, il l'enseigna dans les cours qu'il
donna à Nice, les initiations auxquelles il intervenait, les conférences qu'il
donnait, les consignes et recommandations qu'il prodiguait… mais, surtout, il
le pratiqua et le fit pratiquer.
Pour lui, être révolutionnaire, c'était :
·
pousser le pouvoir à des répressions iniques afin de révéler
la véritable nature du pouvoir et amener le peuple à se soulever ;
·
utiliser les sociétés secrètes existantes pour sélectionner et
forger des révolutionnaires ;
·
dérouter la police politique et démasquer les mouchards en
multipliant les sociétés secrètes protéiformes et en les intoxiquant par de
faux renseignements ;
·
laisser dans l'ombre les vrai dirigeants des sociétés secrètes
;
·
faire la révolution mais, celle-ci faite, ne confier le pouvoir
au peuple qu'après l'avoir éduqué.
A l'évidence, Buonarroti eut une influence prépondérante sur et dans la
Charbonnerie européenne, même si, parce qu'elle était discrète,
occulte, bon nombre, pour ne pas dire la plupart des charbonniers, même ceux de
premier plan, n'en avaient pas conscience. Cette influence fut de deux ordres :
son esprit d'abord qui était celui du communisme égalitaire et, ensuite, sa méthode
organisationnelle qui était celle du secret, du cloisonnement, de la sécurité…,
bref de l'organisation révolutionnaire secrète.
Toutefois, en raison de la prépondérance des militaires et du libéralisme
limité de la plupart des recrues, le projet révolutionnaire de Buonarroti, conçu
à l'échelle européenne, ne put aboutir : la Charbonnerie, à l'image de la
plupart des autres sociétés secrètes se contenta de tenter, vainement
d'ailleurs, par la voie du complot et de l'insurrection militaires, d'abattre
l'absolutisme monarchique pour instaurer, non la Révolution, mais une monarchie
constitutionnelle ou, à la rigueur, une république modérée
que d'aucuns qualifient, à juste titre, de mon point de vue, de république
monarchique.
Une autre évidence est que la méthode prônée par Buonarroti, parce
qu'elle reléguait le travail d'éducation après la révolution et qu'elle
faisait donc du peuple, non un acteur mais un enjeu et, au besoin, un
instrument, portait en elle le germe de la dérive de l'autocratie
révolutionnaire, celle de la tyrannie de la masse par une élite
!
S'agissant de la F...M..., l'influence de Buonarroti, à travers, en
particulier, la Charbonnerie fut tout aussi importante et, à mon sens, salutaire
puisqu'elle la contraignit, du moins pour celle ne s'attachant
pas à faire dans la… régularité,
à prendre conscience de ce que son projet humaniste de travailler à l'amélioration
matérielle et morale ainsi qu'au perfectionnement intellectuel et social de
l'humanité est nécessairement politique
tant il est vrai que la Loge est dans la Cité et non hors d'elle sur le nuage
de l'apolitisme !
En 1999, il a été publié, chez Montpeyroux, Les Goutelettres de Rosée,
un fac-similé de l'édition de 1813 des "Constitutions de la Vente
Charbonnière".
A. Saita: "Filippo Buonarroti. Contributi alla Storia della sua Vita e
del suo Pensiero".
Écrivain et patriote piémontais, Silvio Pellico fit partie des cercles libéraux
et romantiques milanais et travailla pour le journal Conciliatore. Condamné à mort en 1820 comme carbonaro, avec son ami Piero Maroncelli, il vit sa peine commuée
en vingt années de prison. Incarcéré dans la forteresse autrichienne du
Spielberg, à Brno, Pellico sera gracié à la moitié de sa peine, en 1830.
L'adhésion, plus ou moins simultanée, à la FM et à une ou plusieurs
autres sociétés secrètes étaient alors choses courantes. C'est ainsi
que, par exemple, de nombreux FF...
adhérèrent à la très libérale société "Aide-toi, le Ciel
t'aidera", présidée par Guizot.
Pour mémoire :
Guizot, François Pierre
Guillaume (1787-1874), homme politique et historien français. Né à Nîmes,
de parents protestants, François Guizot émigre en Suisse avec sa famille
pour fuir la Terreur sous laquelle son père a été exécuté. En 1805, il
quitte Genève pour Paris où il entreprend de brillantes études. Reconnu
pour son érudition et sa capacité de travail, il devient professeur
d’histoire moderne à la Sorbonne dès 1812. Lors de la Restauration, il
rallie le parti du "juste milieu" (favorable au libéralisme et à
la monarchie constitutionnelle), et s’oppose alors aux "ultras"
désireux d’un retour à l’Ancien Régime et dirigés par le frère de
Louis XVIII (le futur Charles X). Les convictions de Guizot le
rapprochent du roi qui cherche à concilier les intérêts de la bourgeoisie
libérale et des royalistes. Laissant de côté ses activités
d’enseignant, il occupe de 1816 à 1820 le secrétariat général du
ministère de l’Enseignement, puis de la Justice, avant d’entrer au
Conseil d’État. Revenu à l’histoire après la chute du cabinet Decazes
(février 1820), il retrouve pour un temps la Sorbonne. En effet, avec
l’avènement de Charles X, Guizot passe dans l’opposition et ses
attaques contre le ministère Villèle lui valent une suspension de 1822 à
1828. Il profite de cette retraite forcée pour publier ses critiques dans
le Globe, prônant la doctrine libérale et le credo "Aide-toi, le ciel
t’aidera". En 1830, François Guizot participe au renversement de
Charles X — notamment en signant l’"adresse des 221" —,
avant d’être élu député de Lisieux. Le parti de la Résistance, dont
il est le fondateur, est hostile à toutes les concessions démocratiques et
défend une monarchie bourgeoise garantissant l’État contre les républicains ;
c’est dans cet état d’esprit que Guizot entre au gouvernement. Après
avoir occupé l’Intérieur (1830), il obtient le portefeuille de
l’Instruction publique (1832-1837) et réorganise l’enseignement
primaire : loi de juin 1833, complétée par celle de 1841 restreignant
le travail des enfants. En charge des Affaires étrangères (1840-1847) — après
une ambassade à Londres —, Guizot poursuit une politique de
rapprochement avec la Grande-Bretagne. Quoique sous l’autorité nominale
du président du Conseil Soult, il est de fait, dès 1840, le véritable
chef du gouvernement et, depuis le retrait de Thiers, l’unique chef de
file de la "Résistance". Soutenu par la France des notables et de
la bourgeoisie d’affaire, il concourt à l’essor de l’industrie, du
commerce, du crédit et lance la révolution du chemin de fer
; son maître mot, révélateur de son option capitaliste est sa célèbre
formule, prononcée en 1843 lors d’un banquet en province :
"Enrichissez-vous par le travail, par l’épargne et la probité".
Ayant délaissé la condition ouvrière et refusant toute réforme électorale
(sur la baisse du cens), Guizot doit affronter la critique conjuguée des
ultras et des républicains. Son gouvernement devient de plus en plus
autoritaire, et vire vers un ultraconservatisme que la crise économique de
1846 rend difficilement supportable à l’opposition, que ce soit celle de
la petite bourgeoisie ou du prolétariat urbain. Ses élans
d’autoritarisme scellent son destin : lorsqu’au début de l’année
1848, Guizot interdit de nouveau les réunions publiques de l’opposition,
il déclenche un mouvement révolutionnaire que sa démission ne peut
enrayer et qui aboutit à la fin du règne de Louis-Philippe (voir campagne
des Banquets). Exilé en Belgique puis en Grande-Bretagne, Guizot revient en
France en 1849. Il choisit alors de vivre à l’écart du pouvoir, se
consacrant à la rédaction de ses mémoires (Mémoires pour servir à
l’histoire de mon temps) et reprend ses recherches historiques. En 1820,
il a déjà rédigé un manifeste monarchiste et parlementariste, Du
gouvernement de la France, tout en publiant plusieurs études sur
l’histoire de France et de l’Angleterre (notamment des Essais sur
l’histoire de France). Professeur de formation et pédagogue, il rédige,
à la fin de sa vie, une Histoire de France racontée à mes petits enfants.
Membre de l’Académie française à partir de 1836, Guizot, qui n’a
jamais cessé d’être homme de lettres, reste l’un des principaux
historiens du XIXe siècle et participe à la grande tradition
contemporaine des hommes politiques, tels Thiers, Blanc ou Quinet, versés
dans la science historique. L’ensemble de l’œuvre historique de Guizot
reste marqué par l’empreinte de son engagement politique, ce qui a plus
tard incité l’historien Gabriel Monod à dire de lui que, en dépit de
son pragmatisme et de ses contributions scientifiques, Guizot a été une
"personnalité" plus qu’un "savant".
La hiérarchisation en trois niveaux de la Charbonnerie est également
similaire à d'autres sociétés, comme celle des Illuminés.
Lors de l'initiation, le postulant est introduit, les yeux bandés, dans une
pièce obscure et, au terme de la cérémonie, avant qu'on lui enlève le
bandeau, prête solennellement le serment de garder le silence absolu sur la
Charbonnerie.
A titre d'exemple de ce respect absolu du secret et du serment : les 12-13
mai 1839 eut lieu la tentative insurrectionnelle d'Armand Barbès, Martin
Bernard, Auguste Blanqui et de la Société des Saisons. Le premier, blessé,
est arrêté ; les deux autres parvinrent provisoirement à échapper à la
police, respectivement jusqu'aux 21 juin et 14 octobre. 692 interpellations
intervinrent en suivant et des procès furent engagé contre plus de 750
inculpés. Lors du procès de 19 inculpés, du 11 juin au 12 juillet 1839,
Armand Barbès et Martin Bernard, fidèles à leur serment de charbonniers,
refusèrent de se défendre ; le premier fut condamné à mort et le second
à la déportation. A son insu, et malgré ses protestations, Barbès, sur
intervention de sa sœur auprès du roi, vit sa peine commuée en travaux
forcés à perpétuité, puis en déportation.
Prévoyant le soulèvement du 45e régiment de ligne transféré
de Paris à La Rochelle, des soldats ont dénoncé leurs camarades qui sont
jugés devant la cour d'assises de Paris. Fidèles à leur serment, quatre
sergents choisissent de se sacrifier lors du procès en refusant de révéler
à la justice bourbonienne les secrets de la conspiration carbonariste. Ils
sont guillotinés le 21 septembre 1822, à Paris, Place de grève. Les
quatre "martyrs de la Liberté" comptaient trois membres des Amis
de la Vérité. Les traces de leur passage dans la Tour de La Rochelle
sont encore visibles et leur geôle donne lieu à de véritables pèlerinages. Il existe une importante iconographie à leur sujet et
de nombreuses chansons dites populaires leur ont été consacrées.
La dernière action officielle de la Charbonnerie fut de tenter de gagner le
corps expéditionnaire français en Espagne. Ce nouvel échec conduisit, de
fait, à la liquidation de la Charbonnerie.
Les Illuminés de Bavière :
Adam Weishaupt naît à
Ingolsadt en 1748. A 20 ans, il occupe la chaire de droit canon à
l'université d'Ingolstadt. Désireux de régénérer la société
allemande, et en s'inspirant des constitutions et de l'organisation maçonniques,
il fonde, avec le baron de Knigge, une société secrète : l'Ordre Secret
des Illuminés Germaniques. Il partage l'ordre en 13 grades répartis en 2
classes :
Edifice inférieur : novice,
minerval, illuminé mineur, illuminé majeur
Edifice supérieur :
apprenti, compagnon, maître, écuyer écossais, chevalier écossais, epopte,
prince, mage-philosophe et homme-roi.
A côté des grades connus,
Weishaupt institue les Insinuants dont le rôle était d'espionner les
profanes et… les membres de l'Ordre.
Chaque affilié portait un
nomen mysticum, ainsi Weishaupt s'était attribué celui de Spartakus.
Weishaupt initia Goethe, Herder, Schard, von Fritsch, Metternich.
Le but ultime des Illuminés
était de renverser les monarques et d'éradiquer l'Eglise. On peut lire
dans les notes de Weishaupt une des phrases les plus connues de Bakounine :
"Nous devons tout détruire aveuglément avec cette seule pensée : le
plus possible et le plus vite possible". Et c'est parce que ce but était
en définitive universel que les Illuminés rayonnèrent sur de nombreux
pays européens en y exerçant une influence, directe ou indirecte,
importante.
Weishaupt influença la pensée
de personnages tels que Babeuf, Buonarroti, Elisée Reclus, Bakounine,
Kropotkine,...
[24]
Dans toutes les sociétés et organisations où il est intervenu, Buonarroti
avait à cœur, d'introduire Le chant
des égaux, chant de ralliement au Club du Panthéon sous le Directoire
:
PREMIER COUPLET
Un code infâme a trop longtemps
Asservi les hommes aux hommes.
Tombe le règne des brigands !
REFRAIN
Réveillez-vous à notre voix
Et sortez de la nuit profonde.
Peuple ! Ressaisissez vos droits :
Le soleil luit pour tout le monde !
DEUXIEME COUPLET
Tu nous créas pour être égaux,
Nature, ô bienfaisante mère !
Pourquoi des biens et des travaux
L'inégalité meurtrière ?
TROISIEME COUPLET
Pourquoi mille esclaves rampant
Autour de quatre ou cinq despotes ?
Pourquoi des petits et des grands ?
Levez-vous, braves sans-culottes !
En 1946, Husson, sous le nomen mysticum de Geoffroy de Charnay, s'inspirant
de la biographie de Buonarroti et de son Histoire de la Conspiration de l’égalité
publia la Synarchie politique
dans laquelle il distinguait 3 catégories de sociétés secrètes :
1.
"Les sociétés secrètes "inférieures" : ce
sont les sociétés publiques telles la FM bleue, la Société Théosophique,
les groupuscules extrémistes politiques...On retrouve dans ces sociétés
les militants de base, souvent sincères et désintéressés. Ce sont des
viviers dans lesquels on puisera les "gros poissons" pour les
mener vers d'autres cercles plus élevés. Ces sociétés représentent un
paravent et, si besoin est, un bouclier pour les vrais initiés.
2.
Les sociétés de cadres ou intermédiaires : ce sont des sociétés
authentiquement secrètes car elles ne sont connues que par un cercle
restreint de personnes. Les membres en sont cooptés et doivent se soumettre
entièrement à l'autorité de la société. On peut citer le Martinisme et
les Illuminés de Bavière. Ces sociétés contrôlent, ou tentent de contrôler
les rouages de l'État. De plus, elles jouent un rôle de gestion et d'exécution.
3.
Les sociétés secrètes "supérieures" : elles sont
totalement secrètes, ignorées des sociétés inférieures et contrôlent
les sociétés intermédiaires. Leurs buts sont la domination du monde et la
réalisation d'objectifs qui nous sont inconnus".
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