Le Léviathan - Sacré Graal - Pecus vulgum - Douaumont - Vous dites

 

Le LEVIATHAN

 

S'il suffisait de croire, de vouloir ou d'aimer,

S'il suffisait de pleurs, de souffrances, de regrets,

Pour infléchir la vie, forcer la destinée,

Combien de joies à vivre et d'amour à donner,

De raisons d'espérer en toute humanité,

Combien d'enfants heureux aux parents retrouvés,

De souffrances enfouies, de plaies cicatrisées;

Mais il œuvre en secret le Léviathan sauvage,

Ce monstre au sang de glace, à l'appétit de feu,

Ce dévoreur de vies, des plus folles aux plus sages

Pour qui iniquité et tourment sont un jeu;

Où peut-on le trouver, l'ultime anthropophage

Pour pouvoir par défiance lui cracher au visage.

Où donc est-il aussi ce sommet des bontés

Ce redresseur de torts, puits sans fond des bonheurs

Qui veille sur nos âmes et préserve nos cœurs;

Celui qui peut toujours par son ubiquité...

Las, pauvres enfants, de ces deux personnages

Nous sommes les jouets tout au long de nos âges.

Ils sont fruits de nos craintes, d'un vertige affolé

Devant un univers insondable et profond

Qui jamais ne répond à nos vaines questions

Du pourquoi, du comment, de notre unicité.

Ils sont aussi une arme des puissants qui nous tancent

Pour nous faire patienter pendant qu'ils nous écorchent

Nous offrant un salut pour prix de nos silences

Ou un enfer terrestre sous le feu de leurs torches.

Osez ouvrir les yeux, révoltez-vous enfin

Abandonnez vos peurs, trouvez la liberté

En chassant de vos cœurs, de vos esprits murés

Ces personnages odieux qui en fait ne sont qu'un.

Ils ont besoin de vous, de vos doutes pour survivre ;

Vous les croyez vos maîtres, ne sont que serviteurs

Sont mortels comme vous, vivants que dans les livres;

Vous en prenez conscience et tout à coup ils meurent.

Et je me dis souvent jusqu'à m'en imprégner

A quoi sert un pouvoir qui ne peut s'exercer,

A quoi bon être fort sans faible à protéger,

Que deviendrait l'amour sans personne à aimer.

Votre Dieu est un monstre que comme tel je déteste

Et lui n'a bien sûr cure de mes dires, de mes gestes;

Il me pardonne pourtant, m'accorde sa pitié

Car si je le déteste, c'est en sincérité.

 

 

SACRE GRAAL

 

Le p'tit Jésus n'a rien pu faire

Car ses pouvoirs sont limités ;

Et il nous laisse dans la misère

Nous ne pouvons que constater ;

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

Le grand barbu s'en indiffère

Nous n'étions pas ses affidés ;

Il cherche encore des sociétaires

Et tue toujours pour recruter;

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

La vierge Marie dans sa grossesse

Lui avait mis l'cordon en laisse ;

Si l'accouchement l'a expulsé

Ce n'fut que pour mieux l'étrangler;

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

Le père Falgan a officié

Levé les bras et psalmodié

Bouffé l'ostie, rincé l'gosier

Rien n'a servi, rien n'y a fait;

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

Toutes les bougies qu'on à flambées,

Tous les gris-gris, les amulettes,

C'était pas pour l'quatorze juillet

Ils ont dû croire qu'on f'sait la fête ;

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

Pas de Allah ni de Jahvé,

Eux aussi étaient en goguette

Ou à la pêche, ou en congés

On est resté aux oubliettes;

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

La sainte famille nous a bernés,

Notre douleur les a fait rire

P't'être qu'en enfer nous irons frire :

On n'devrait pas nous oublier

La messe est dite, les jeux sont faits.

 

Ces histoires là ne sont que farces

tantôt sinistres, tantôt cocasses

Moi c'est sur l'homme que je table

Seul réconfort de ma raison,

Les religions sont toutes jetables

Obscurantisme et perversions.

 

Car c'est sur terre que j'ai espoir

Pour y trouver mon paradis

Et n'aime pas le suppositoire,

Qu'on me promet comme avenir;

D'être un esclave, d'être soumis

Que puis-je donc espérer de pire.

 

 

PECUS VULGUM

 

Je suis l'un du pécus

Et qui plus est vulgum,

De ceux que sur les listes

Négligemment on gomme,

Et malgré tout persistent

À garder statut d'homme.

 

Je suis de ceux qu'on mène

Sur les champs de bataille,

Ceux qu'on place et remplace

Au gré de la mitraille,

Ceux qu'on prend pour des cons,

De la chair à canon,

Qui sont décorations

Par leur sang et tripaille

Aux gradés et canailles

Affublés de galons.

 

Je suis du pléthorique,

Ceux qui marchent à la trique,

Pour salaire de misère

Leur pauvre vie entière;

Pour engraisser les riches,

Ceux qui jouent et qui trichent,

Qui n'ont d'autre émotion

Que celle de leurs actions.

 

Je suis de la piétaille,

De ceux qu'on broie, qu'on taille

À grands coups d'illusions

Plus ras que du gazon;

Que l'on fait consommer

Pour le bien des banquiers,

Et puis qu'on exécute

Comme de vulgaires putes.

 

Je suis des mécréants

Qu'on traite en excréments

Dans ce monde sans faille

Où pouvoir se glisser;

Dans lequel on déraille

À vouloir exprimer,

À nos princes qui baillent,

Un fond d'humanité.

 

Je suis du populaire

Qui crie, casse, espère,

Les toujours mal jugés,

La plèbe, les écrasés,

De tous ceux que l'on tance

Jusqu'à ce qu'ils en dansent,

À coups de ceinturons

Et au pas cadencé.

 

Mais je suis parfois d'eux

Qui veulent s'extraire du lieu

Où les a confinés

Ce monde sans pitié;

Qui tueraient père et mère

Pour mieux s'en extirper;

Car la nature humaine

Est ainsi agencée

Qu'elle adore toujours

Tout ce qu'elle a brisé

Comme elle brise en retour

Ce qu'elle a adoré.

 

DOUAUMONT

 

Ce mont au nom si doux

Aujourd'hui recouvert

D'un linceul de cadavres,

Couverture de deuil

Brocardée de croix blanches,

Donne à ce lieu de France

Depuis le haut des cieux

Comme un aspect de soie.

Quelques arbres efflanqués,

En sombres sentinelles,

Peuplés de noirs corbeaux

Dont les cris gutturaux

Sont sonneries de rappel,

Surveillent sans fléchir

Une troupe endormie.

Il faut bien se pencher

Jusqu'au ras de la terre

Pour pouvoir découvrir

Autant de noms gravés

De ceux qu'on a jetés

Dans la boue pour mourir.

Sur cette immensité

Une croix qui domine

Est flanquée d'une épée,

Vieux symbole qui affirme

Sans en faire un mystère

Que l'homme souvent meurt

Pour la foi, par le fer.

 

 

VOUS DITES

 

Vous chantez liberté,

Je réponds aliéné ;

De ce que vous en fîtes

Elle n'a plus qu'un goût rance.

Vous dites ce que vous dites,

Je pense ce que je pense.

 

Vous me parlez justice,

Elle n'en a que les vices ;

De ce que vous en fîtes

Elle n'est qu'une apparence.

Vous dites ce que vous dites,

Je pense ce que je pense.

 

Vous forcez mon espoir,

J'y vois surtout le noir

De longues années maudites

Qui ont forgé leur sens.

Vous dites ce que vous dites,

Je pense ce que je pense.

 

Vous me redites espoir,

J'entends "Allah Akbar" ;

Bardé comme un hoplite

Et cœur léger je danse.

Vous dites ce que vous dites,

Je pense ce que je pense.

 

Vous me susurrez Dieu,

Pour moi c'est monstrueux ;

Rien d'aussi fort n'irrite

Le plus commun bon sens.

Vous dites ce que vous dites,

Je pense ce que je pense.

 

Vous m'affirmez qu'au fond

Il faut garder raison ;

Mais vos mots sont des rites,

Le mal est trop intense.

Vous dites ce que vous dites,

Je pense ce que je pense.

 

Sur mon petit esprit

Vous faites votre lit ;

Mais rien ne nécessite

Un vain maître à penser.

Vous dites ce que vous dites,

Je fais ce que je fais.

 

Quand tout va à vau-l'eau

Durer est une insulte ;

Vous fîtes ce que vous pûtes

De ma mauvaise vie.

Usé de lutte en lutte,

Je vis ce que je vis.

 

Les saisons sont éteintes

La porte est refermée,

J'ai desserré l'étreinte

Et je me laisse aller,

Vers un néant sans crainte,

J'étais ce que j'étais.

 

 

 

 

Gérard Ginet


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