Extrait de Valeurs
de coffrets[1]
[…]
Pour protéger les coffrets, les sacs, les malles contre
les voleurs, on les attache avec des cordes, on les munit de solides serrures.
C'est ce que le monde appelle la prudence. Survient alors un bandit qui emporte
la malle sur le dos, le coffret à la main et le sac sur les épaules. Il
emporte son butin précipitamment et n'a d'autre crainte que de voir les cordes
se rompre et les serrures se briser. Ainsi, ce que le monde appelle la prudence
ne sert-il pas le bandit ?
Ce que le monde appelle la
prudence supérieure ne sert-il pas le grand voleur ? Ce que le monde appelle la
sainteté supérieure ne le préserve-t-il pas ? Et voici comment on saura qu'il
en est ainsi.
Autrefois, le ministre Long-Fong
fut décapité ; le prince Pi-Kan éventré ; le ministre Tch'ang-Hong fut écartelé
; Tseu-Siu fut noyé. Ces quatre avec toute leur sagesse ne purent échapper à
des exécutions conformes aux lois sages et prudentes.
Un compagnon du brigand Tche
demanda à ce dernier :
- La brigand a-t-il aussi sa
voie ?
- Où la voie n'existe-t-elle pas ? répondit le brigand
Tche. Deviner où se trouve un gros magot, voilà la sainteté ; y parvenir le
premier, voilà le courage ; se retirer le dernier, voilà la justice ; juger si
la tentative est ou non possible, voilà la prudence ; partager le butin équitablement,
voilà la bonté. Ne sont dignes d'être brigands que ceux qui possèdent les
cinq qualités.
Ainsi, un homme dont la nature
est bonne ne peut pas devenir honnête sans suivre une voie de sainteté. Sans
elle, un brigand ne peut devenir pareil à Tche. Comme dans le monde il y a plus
de méchants que de bons, on peut dire que le saint nuit plus au monde qu'il ne
lui porta avantage.
Il est dit : "Quand les lèvres
sont levées, les dents ont froid" ; le mauvais vin de Lou fut la cause du
siège de Han-Tan ; l'apparition du saint entraîne celle du bandit.
Renversez la sainteté et
rejetez la prudence, il n'y aura plus de grands voleurs. Jetez les jades et détruisez
les perles, il n'y aura plus de petits voleurs. Brûlez les contrats et cassez
les sceaux, le peuple redeviendra simple et fruste. Fendez le boisseau et brisez
la balance, les gens ne se disputeront plus. Abolissez les institutions des
saints rois, le peuple deviendra raisonnable.
Détruisez les six tubes
musicaux, mettez en pièces la flûte et la guitare, bouchez et assourdissez les
oreilles de Che-K'ouang et aucun conservera la finesse de son ouïe. Effacez les
décorations, dispersez les cinq couleurs et aveuglez Li-Tchou et chacun
conservera la finesse de sa vue. Supprimez le crochet et le cordeau, jetez le
compas et l'équerre, sciez les doigts de Kong-Chouei et chacun conservera son
habilité. C'est pourquoi il est dit : "La grande habileté ressemble à la
maladresse".
Discréditez la conduite de Tseng et de Che, bâillonnez Yang et Mo, rejetez la bonté et la justice et chacun retrouvera l'identité première. Si chacun conserve la finesse de sa vue, les hommes ne subiront aucune usure. Si chacun conserve la finesse de son ouïe, les hommes ne seront pas épuisés. SI chacun conserve sa propre connaissance, les hommes ne douteront plus".[…]