Le legs colonial[1]
Quelques réflexions sur les fondements historiques de la perception et de la gestion sécuritaire des " banlieues "
Pierre Tévanian
Si l’on parle aujourd’hui des banlieues comme de "territoires" à "conquérir" ou "reconquérir", si l’on parle aussi facilement d’espaces "décivilisés", de "sauvageons ", de "défaut d’intégration " ou de "défaut d’éducation" ; si l’on parle aussi facilement de "nécessaire adaptation " de la législation à des populations radicalement différentes des "blousons noirs de jadis", vivant "en dehors de toute rationalité", c’est que ce vocabulaire, et le regard qui le sous-tend, n’ont rien de nouveau. C’est un vocabulaire et un regard qui rappellent étrangement ceux qui ont eu cours, il y a plusieurs décennies, à propos de "l’indigène" - un "indigène" dont les "jeunes de banlieue" sont par ailleurs, pour une large part, les descendants.
À entendre certains discours " anti-sécuritaires ", on a parfois l’impression que le "sécuritaire" est un mal venu "d’ailleurs" : des États-Unis (Le Monde diplomatique avait par exemple titré en 2001 sur "Un vent punitif qui vient d’Amérique"), de l’extrême droite ou enfin de la droite libérale.
Ces diagnostics présentent bien entendu des éléments de vérité : Loïc Wacquant a bien montré comment les idéologues américains de la "tolérance zéro" ont "exporté" leurs dogmes en Grande-Bretagne puis dans le reste de l’Europe, et comment la politique sécuritaire de Rudolph Giuliani a été brandie comme un modèle par nombre d’élus, notamment français.
Il serait facile également de montrer que de nombreux discours et dispositifs sécuritaires aujourd’hui assumés par une grande partie de la gauche n’étaient assumés, quelques années auparavant, que par la droite ou l’extrême droite : par exemple la remise en cause de l’Ordonnance de 1945 sur les mineurs, la création de nouveaux délits, la "responsabilisation des parents", la création de polices municipales, l’instauration de couvre-feux...
Mais aucun de ces diagnostics n’est suffisant : que ce soit la thèse de l’"américanisation", celle de la "lepénisation" ou celle de la "trahison" de la gauche, toutes sont trop commodes pour la gauche française, car elles omettent l’existence d’une genèse franco-française, républicaine et progressiste du sécuritaire.
La thèse de l’américanisation, par exemple, ne permet pas d’expliquer pourquoi la "greffe américaine" a si bien pris en France, y compris dans des milieux où l’on se méfie de tout ce qui vient d’Amérique – par exemple chez certains communistes ou dans les milieux chevènementistes et "souverainistes".
De même, la thèse de la "lepénisation" laisse entière la question de savoir pourquoi et comment le "camp républicain" a pu se laisser "contaminer" aussi facilement par des idées "anti-républicaines".
Quant à la thèse de la "dérive droitière" et de la "trahison de la gauche", si elle propose une explication cohérente (celle de Loïc Wacquant), elle laisse largement inexpliqué le racisme sous-jacent dans nombre de discours et de pratiques sécuritaires (et plus particulièrement le racisme anti-maghrébin), et la perméabilité de beaucoup de dirigeants et d’électeurs de gauche à ce racisme.
En d’autres termes, la peur des "classes dangereuses" n’explique pas tout. Cette peur ne touche que la bourgeoisie, et elle n’explique donc pas pourquoi une partie non négligeable de la classe ouvrière est également sensible au discours sécuritaire (pas plus que les autres classes sociales, nous l’avons vu, mais pas moins non plus). Or, si l’imaginaire des "classes dangereuses" ne fait peur qu’aux bourgeois, il est en revanche un autre imaginaire que la classe ouvrière française a reçu en héritage au même titre que la bourgeoisie : l’imaginaire colonial.
Cet imaginaire, que les cadres du PCF ont peu critiqué (et les autres partis encore moins) est sans doute en France l’une des choses les mieux partagées. Tant et si bien qu’il est facile de susciter crainte et tremblement en le réactivant - par exemple en présentant les banlieues comme des lieux inquiétants et étranges, des jungles urbaines où il ne fait pas bon s’aventurer, et qu’il faut conquérir puis civiliser.
Il suffit de se pencher sur les mots du discours sécuritaire pour percevoir la filiation avec l’époque coloniale : si l’on parle aussi facilement de "territoires" à "conquérir" ou "reconquérir", d’espaces "décivilisés", de "sauvageons ", de "défaut d’intégration" ou de "défaut d’éducation", si l’on parle aussi facilement de "nécessaire adaptation " de "notre dispositif pénal " à des populations radicalement différentes des "blousons noirs de jadis", vivant "en dehors de toute rationalité", c’est que ce vocabulaire, et le regard qui le sous-tend, n’ont rien de nouveau. C’est un vocabulaire et un regard qui rappellent étrangement ceux qui ont eu cours, il y a plusieurs décennies, lorsqu’il s’est agi d’inventer un discours sur "l’indigène" - un " indigène " dont les "jeunes de banlieue" sont en grande partie les descendants.
De " l’indigène " au " sauvageon ".
Le maire U.D.F. Alain Griotteray évoque par exemple les "pillages rituels" des "jeunes beurs" de Marseille, et annonce la "guerre ethnique", tandis que le député RPR Ernest Chenière propose d’envoyer "les forces armées" dans les cités à problèmes.
L’écrivain chiraquien Denis Tillinac propose quant à lui de former des "bataillons d’élite" capables de "franciser les esprits" des "beurs des banlieues", et Alain Bauer appelle à une "reconquête territoriale" ; quant aux signataires de l’Appel "Républicains n’ayons plus peur !" (parmi lesquels : Régis Debray, Max Gallo, Jacques Julliard et Blandine Krigel) , ils dénoncent "l’aberrante naissance de zones de peuplement ethnique", et parlent de "communautés" et de "bandes" vivant dans "l’ignorance totale de nos institutions et de l’idée même de loi".
Plus grave, Lucienne Bui-Trong, censée être une "experte en violences urbaines", parle d’"un monde à part" où "l’on ne sait pas ce qu’est la loi républicaine et le code pénal", et une "expertise " sur la réussite scolaire en Seine-Saint-Denis, rendue en 1998 au ministre de l’Éducation Nationale Claude Allègre, explique que la plus grande difficulté vient des "représentations mentales" des jeunes du département, "très différentes", "voire aux antipodes des valeurs républicaines".
Enfin, un responsable du Collège
international de défense explique, dans une revue spécialisée, que l’armée
de terre doit "se préparer à faire face à la violence urbaine" dans
ces "zones grises" que sont les cités "à problèmes", et
il donne comme modèle d’intervention la "pacification" de
Enfin, le tableau ne serait pas complet sans l’"indigène" : ce jeune "de plus en plus violent", cet enfant sans repères, "qu’on ne reconnaît plus", celui que l’éditorialiste Philippe Boggio qualifie d’ "enfant-loup" - et que Jean-Pierre Chevènement appelle quant à lui "sauvageon" . L’ancien ministre de l’Intérieur parle aussi d’une "culture de la haine", tandis que Michel Charzat, maire socialiste du XXè arrondissement de Paris, parle d’un "processus de décivilisation".
L’intégration, un concept colonial
Il faut mentionner également le rôle extrêmement pervers que joue depuis longtemps dans ce pays la notion d’intégration. Prononcer ce mot sert essentiellement à ne pas en prononcer d’autres, comme discrimination ou inégalité.
On a en effet longtemps parlé, dans les ministères, de "problèmes d’intégration" plutôt que de discriminations rencontrées sur le marché de l’emploi par les "jeunes issus de l’immigration". Et la promotion d’un idéal d’intégration a toujours été pour les pouvoirs publics un moyen d’évacuer toute revendication ou affirmation égalitaire - car être "intégré", être "inclus" et "avoir une place" vaut sans doute mieux que d’être exclu, mais cela ne dit pas de quelle place il s’agit. Un serviteur possède une place, il est inclus et intégré ; il n’en demeure pas moins subordonné, méprisé et exploité.
Le concept d’intégration fut ainsi brandi par l’État colonial comme une concession destinée à contenir les colonisés et à refouler leurs revendications d’égalité puis d’autodétermination.
Et cette scène s’est rejouée
en France au milieu des années 1980 : face à l’émergence d’un mouvement
auto-organisé des "jeunes issus de l’immigration", dans la foulée
de
C’est ce refoulement de la question égalitaire qui conduit au débat public tel qu’il est aujourd’hui posé. Un récent débat télévisé intitulé "Black, blanc, beur" et consacré à "l’intégration des immigrés" permet de mesurer l’ampleur des dégâts : en une heure d’émission,
- le mot intégration a été prononcé plusieurs dizaines de fois ;
- les mots banlieue, violence, insécurité et zones de non-droit ont été prononcés à de multiples reprises ;
- en revanche, les mots racisme et discrimination n’ont pas été prononcés une seule fois.
Des dispositifs d’exception
Mais on n’en reste pas aux mots. Qu’il s’agisse du couvre-feu, de la "guerre préventive" que constituent les contrôles policiers à répétition (ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble), de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants ou encore des méthodes de gestion de la contestation politique, les autorités sont en train d’installer en banlieue des dispositifs qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme le principe de la présomption d’innocence ou celui de la responsabilité individuelle), et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constitue le droit d’exception qui s’est inventé et expérimenté dans les colonies françaises, alors le "tournant sécuritaire" auquel nous assistons aujourd’hui perd beaucoup de sa nouveauté ou de son originalité.
Toutes ces dérives sont inquiétantes. Car ce qu’on construit, lorsqu’on enferme une partie de la jeunesse dans des dispositifs policiers et juridiques d’exception, et lorsqu’on parle de sauvageons, incapables d’entendre raison et ignorant toute idée de loi, ou lorsqu’on parle d’individus décivilisés, comparables à des loups, c’est une nouvelle figure du "sous-homme".
[1] Ce texte est extrait de : Pierre Tévanian, "Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire", paru aux éditions "L’esprit frappeur" en novembre 2003. / source : Les Mots Sont Importants http://lmsi.net/article.php3?id_article=270