L'obscénité de ce monde
Claude Guillon
Au milieu de tant de meurtres et de tortures, les nazis cultivaient des
fantaisies "scientifiques". Ils inoculaient des maladies incurables et
pratiquaient la vivisection ; ils s’intéressaient aussi à la possibilité de
ranimer un homme en état d’hypothermie (préalablement plongé dans l’eau
glacée), en couchant sur lui successivement des femmes nues maintenues à température
normale. L’hétérosexualité du scénario était plutôt destiné, aussi
paradoxal que cela paraisse, à respecter les convenances.
N’est-elle pas étrange cette compulsion des bourreaux à entasser des corps
nus vivants ? En Irak occupé, des soldats américains des deux sexes obligent
des détenus mâles à se coucher les uns sur les autres, complètement nus.
L’homosexualité du scénario est destiné d’une part à humilier les
victimes, et d’autre part à satisfaire les fantasmes de jeunes recrues du
pays le plus puissant du monde, dans lequel les lois anti-sodomie viennent tout
juste d’être déclarées anticonstitutionnelles. Lesdites lois réprimaient
dans plusieurs États non seulement la sodomie mais aussi la fellation, y
compris entre adultes de sexes différents.
Tout s’arrange à merveille : les militaires américains des deux sexes
souffrant de graves refoulements (phobie & fascination sexuelles) espèrent
que les détenus vont finir par faire ce qui les exciterait, eux, militaires, au
moins comme spectacle, c’est-à-dire se sucer et s’enculer.
Il y a des choses faciles à obtenir d’un détenu : les militaires américains
des deux sexes ont donc violé certains détenus et certaines détenues ; des
femmes militaires en ont tripoté d’autres (des hommes) ; ils en ont contraint
d’autres (des hommes) à porter des sous-vêtements de femme ; ils en ont
contraint d’autres (des hommes) à simuler des sodomies et des fellations (et
les ont traité de pédés) ; ils en ont contraint d’autres à se masturber.
Lorsque des militaires hommes commettaient des viols, des femmes prenaient des
photos, qu’ils et elles menaçaient d’envoyer aux familles des détenus.
D’autres choses sont plus difficiles à obtenir de détenus terrorisés. Il
est facile d’obliger un détenu à se masturber devant un autre, bouche
ouverte. Il n’est pas certain qu’il parviendra — même s’il pense ainsi
sauver sa vie ou éviter des sévices plus douloureux — à une érection. Le mécanisme
proprement dit de l’érection est assez complexe, et l’imagination érotique
qui lui est propice a peu d’espace pour s’épanouir dans une salle de
torture (sauf lorsqu’il s’agit d’un scénario imaginé et choisi par
l’intéressé lui-même, en fonction de règles précises, dont il sait
qu’elles ne seront pas outrepassées). D’où la bruyante satisfaction de
telle soldate US, rapportée par un de ses camarades devant une juridiction
militaire : "J’ai entendu l’engagée England hurler : "Il
bande"" [Le Monde, 10 mai 2004]. Le hurlement de la soldate, à la
tonalité d’étonnement quasi naïf, atteste de l’ivresse jouissive
ressentie devant la possibilité de pousser le raffinement de la violence
physique et psychique si loin qu’on peut faire "participer" la
victime à son propre viol, ou lui en donner le sentiment. Dans une société de
domination masculine, les femmes sont plus souvent en position de victimes de ce
système que de pratiquantes du viol. Au sein même de l’armée américaine,
les cas de harcèlement sexuel visant des femmes sont nombreux (rien ne vaut
d’ailleurs une humiliation subie pour faire un bon bourreau). Le progrès
capitaliste installe la parité dans l’horreur : des hommes violés avec la
participation de femmes.
Immédiatement après le 11 septembre 2001, Bush avait annoncé que face à un
ennemi sans visage (le terrorisme) la croisade du Bien se mènerait selon les
principes suivants : Nous, gouvernement des États-Unis, ferons ce que nous
jugeons bon de faire, là où nous le déciderons, aussi longtemps que cela nous
paraîtra nécessaire. De plus, nous n’hésiterons pas à vous mentir !
Rendant compte des premiers "résultats" de la guerre en Afghanistan,
Bush s’est vanté des exécutions sommaires commises par les services US.
Nous pouvons tout nous permettre ! Nous pouvons tout vous faire ! C’est la
devise du viol systématisé en arme de guerre, au Chiapas, en Bosnie, en Irak.
Que Bush bande ou vomisse en consultant les milliers de photos prises par ses
soldats et leurs auxiliaires privés n’y change rien.
Les flics de Saddam pratiquaient aussi la torture ; ils ne prétendaient pas
incarner la civilisation. Pour les victimes directes (les mêmes), cela ne
change pas grand chose. Pour nous, si ! L’une des obscénités de la systématisation
des tortures sexuelles, c’est d’emprunter à notre imaginaire érotique, et
du coup de le contaminer (les clichés pornos des tortures sont envoyés aux
copains). Ici, dans une version soft et médiatique, ce sont les publicités étalant
les chairs féminines comme dans la vitrine d’un immense bordel qui veulent
nous faire jouir & consommer, participer à notre aliénation. La
pornographie marchande du capitalisme joue d’Internet aussi bien qu’elle
remet en usage les méthodes de l’Inquisition.
Le sommeil de la révolte engendre des monstres. Contre toutes les religions et
leur infâme prétention à régler les désirs et les corps, et d’abord
contre la religion de la marchandise et les guerres qu’elle inspire, nous
devons penser l’amour pour le faire, c’est-à-dire penser l’érotisme
comme une arme antipatriarcale et anticapitaliste. Que l’art de jouir et
d’aimer soit libre et proclamé tel : nous embellirons la vie et compliquerons
la tâche de ses voleurs : marchands, prêcheurs et bourreaux.
Pour revenir à la rubrique "Droits des
humains" :

Pour revenir au Plan du site :

Pour revenir à la page d'accueil :
