Terrorisme & pouvoir
Juan Pueblo
"Les
barons de France, les clercs et les laïcs, convirent entre eux qu'en toute cité
qui ne voudrait pas se rendre, tout le monde, dès qu'elle serait prise, serait
passé au fil de l'épée et tué" [Chronique de la croisade des
Albigeois].
On a pu lire, après l'attentat du 11 mars 2004 à Madrid, que ce jour là,
"le prix de la vie humaine avait baissé". C'est une analyse d'amnésiques.
Oublier les cortèges d'horreurs provoqués par les luttes de pouvoir tout au
long de l'histoire, c'est perdre de vue les causes fondamentales qui conduisent
aux massacres et se condamner à répéter ad vitam aeternam "plus jamais
ça" sans que rien ne cesse. L'histoire du terrorisme n'est en effet rien
d'autre que l'histoire du pouvoir, de sa conquête, de sa consolidation et de sa
défense. Mais l'idéologie dominante a enterré le véritable sens historique
et politique de
la Terreur
pour en galvauder le terme et le détourner de sa signification profonde. Il y
a cela plusieurs raisons.
La corrélation entre Terreur et Pouvoir est évidemment de nature à remettre
en cause les bases du centralisme et de l'impérialisme qui sont les fondements
de l'État, qu'elle que soit sa forme. Par conséquent, l'amnésie est souvent
volontaire, car cette corrélation est à l'opposée du discours dominant qui
consiste à s'en remettre au Pouvoir pour se protéger de
la Terreur. Cette
amnésie et nécessaire pour pouvoir présenter les démocraties bourgeoises
comme un rempart, grâce à la baguette magique antiterroriste que serait le
bulletin de vote.
La doctrine de la terreur
Pourtant, ces mêmes démocraties sont nées d'une force centripète –le
centralisme- et d'une force centrifuge -l'expansionnisme-. Comme tous les États,
tyrannies ou démocraties, elles ont organisé ces forces pour imposer les
ambitions de la classe dirigeante. Invariablement, cela s'est traduit par
l'apparition d'une armée, de forces de répression, qui ont utilisé et qui
utilisent
la Terreur
comme instrument de soumission et d'assujettissement des populations.
Dès
la Grèce
antique, berceau de la démocratie et cour de la polis citoyenniste, nous
voyons se déchaîner la violence étatiste la plus bestiale. Alexandre de Macédoine,
élève d'Aristote, pour assurer son hégémonie en Grèce, fait raser la cité
de Thèbes, puis, pour asseoir son autorité sur l'Asie, fait brûler la ville
de Persépolis. Dans les deux cas, l'armée macédonienne -qui pratiquait les
assemblées générales et le droit de vote- violera, torturera et assassinera
systématiquement les habitants.
Gengis-Khan, Ivan le terrible,
Pizarre, consolideront leur pouvoir sur de nouveaux sujets par des massacres épouvantables.
Dans chacun de ces exemples -et il y en a bien d'autres-, il s'agit de soumettre
par la peur les populations en leur infligeant une commotion psychologique
terrifiante afin de les écraser sur le plan mental et de leur enlever toute
velléité de rébellion ou d'opposition. Ceci est la base de
la Terreur
politique. Pour persuader ses propres troupes d'employer
la Terreur
, le pouvoir va utiliser diverses idéologies. Les nationalismes et les
religions ont périodiquement servi de soubassements aux ambitions et aux délires
de la tyrannie. Ce fut le cas des croisades. Que dira le légat du Pape pour
justifier l'extermination des habitants de Béziers en 1209 ? "Tuez-les
tous, Dieu reconnaîtra les siens" ! Pour les mêmes raisons
d'intimidation, l'Inquisition dans les pays catholiques, mais également Calvin
à Genève, puis les Jacobins en France mettront cette terreur à l'ordre du
jour. L'Espagne en 1936 va subir une croisade à la fois nationaliste et
religieuse. L'Allemagne nazie et
la Russie
stalinienne amalgameront des notions nationalistes et "scientifiques"
pour parvenir à leurs fins ; la "science" faisant dans ce cas office
de religion. La propagande massivement utilisée par ces dictatures va
s'attacher à justifier la politique de terreur pour pouvoir la revendiquer. Il
est en effet important pour les dictateurs que leur cruauté soit connue afin
d'affaiblir psychologiquement le camp adverse, pour lui faire peur et le
paralyser.
Les stratégies militaristes, dont les finalités sont soit de défendre soit de
conquérir un pouvoir, ont toujours pris en compte ce qui précède. Leurs buts,
la conquête ou la défense du pouvoir, sont toujours les mêmes. Leurs deux
moyens principaux aussi. Le premier vise à impressionner et déstabiliser
l'adversaire, c'est la guerre psychologique, dont fait partie
la Terreur. Le
deuxième cherche à faire l'unité dans son propre camp -autour du chef,
autour du pouvoir- contre l'ennemi, c'est le rôle de la propagande.
La doctrine stratégique de l'ère industrielle est une doctrine de Terreur qui
associe ces deux composantes en intégrant les technologies nouvelles : les médias
et les armements modernes. L'Espagne fut sur ce plan un terrain d'essai. Le général
fasciste Queipo de LLano fut le premier à se servir à Séville de la radio à
de telles fins de propagande, les bombardements aériens de Madrid, à l'automne
1936, furent avec ceux de Guernica, les premiers bombardements de ce type imposés
à une population civile. Ils signeront d'ailleurs la fin de la guerre frontale
qui avait atteint son paroxysme durant la guerre de 14-18. Le choc psychologique
était également le but recherché lors des bombardements incendiaires sur les
populations civiles de Londres, de Dresde ou lors des bombardements nucléaires
sur le Japon. Les protagonistes du deuxième conflit mondial ont appliqué les mêmes
stratégies, mais, alors que les Alliés appliquent la terreur pour obtenir la
soumission, les puissances de l'Axe se sont servi de la terreur non pour
soumettre mais pour anéantir et liquider physiquement des populations civiles.
Lors de la guerre froide, on parlait d'équilibre de la terreur pour évoquer
une partie de poker diplomatique menée par les dirigeants des grandes
puissances qui prenaient en otage la population mondiale. La planète entière a
vécu pendant des décennies sous la perpétuelle menace de bombardements nucléaires.
La montée en puissance de cette course aux technologies mortifères, est
toujours un facteur important de la croissance du capitalisme qui profite de
cette production industrielle. C'est ainsi, sous la pression d'un lobby
militaro-industriel, que se sont mises en place les politiques nucléaires
-civiles et militaires- du XXème siècle.
Madrid & la doctrine stratégique de
la terreur moderne
Le 11 mars 2004, Madrid n'a pas subi un "attentat" mais un
bombardement. Que les bombes proviennent d'une soute d'avion ou de valises est
effectivement secondaire. Ce qui est essentiel, c'est que ce n'est pas une cible
bien déterminée qui était visée mais, bien au contraire, le tout venant.
Nous pouvons y reconnaître tous les ingrédients de la doctrine stratégique de
la Terreur
moderne : le massacre, le choc psychologique, la guerre médiatique, la
propagande et la contre-propagande. Et, pour bien signer le tout, on y retrouve
également les conséquences politiques qui en découlent, dans la droite ligne
de la célèbre phrase de Clausewitz selon laquelle la guerre est la
continuation de la politique par d'autres moyens, c'est-à-dire ici le retrait
des troupes espagnoles d'Irak. Ceci démontre, si besoin en était, à quel camp
appartient Al Quaïda : celui des puissances internationales qui règlent leurs
différents avec le sang des autres. Nombre de travailleurs et leurs familles,
en Espagne, mais aussi en France et dans le reste de l'Europe, ne s'y sont pas
trompés : ce sont bien des mots d'ordre pacifistes -et non de vengeance- qui
ont dominé les manifestations de solidarité avec les victimes du 11 mars.
Mais, la propagande du pouvoir n'a pas non plus perdu de temps pour marteler que
la "meilleure arme contre le terrorisme", c'était le vote. Les élections
du 14 mars aux Cortes ont montré qu'une partie des pacifistes espagnols se sont
engouffrés derrière ce mot d'ordre. Ils sont là victimes d'une illusion de
plus. Pour gagner la paix, il ne suffit pas de gagner une bataille électorale.
Le 11 mars est le produit d'un affrontement entre deux impérialismes qui se
fait sur le dos des travailleurs du monde entier. Cet épisode de défaitisme réformiste
qu'à connu l'Espagne ne doit pas masquer l'essentiel : la paix ne se gagne pas
avec un bulletin de vote.
D'abord, parce que le vote peut être le moyen de choisir une politique
sanglante. L'exemple du gouvernement israélien, élu dans le respect des règles,
qui met l'assassinat politique au rang de mesure de simple police, est là pour
le rappeler quotidiennement si besoin en était. Mais surtout parce que la
meilleure arme contre la guerre, si c'est de cela qu'on parle, reste les
principes de base libertaires qu'il convient encore et toujours de diffuser. Et
cela, non seulement parmi les populations de la sphère occidentales, anesthésiées
par la propagande, mais également parmi celles sous influence de l'autre camp.
Il ne s'agit pas pour les exploités de prendre partie et d'être ballottés
dans un camp ou dans l'autre en fonction des épisodes sanglants qui se succèdent.
Au contraire, ce n'est que lorsque tous les exploités du monde entier seront
convaincus de la pertinence de l'internationalisme, du rejet de l'exploitation,
de la tolérance entre les êtres humains et de la solidarité que
la Paix
aura une véritable chance.
Le droit des assassins
On a vu ci-dessus que pour justifier sa terreur, le pouvoir a besoin d'une
propagande efficace. Massacrer autrui simplement parce qu'il est étranger ou mécréant
ne suffit pas pour convaincre ses propres troupes de poursuivre longtemps un
massacre. Il est nécessaire de prouver que ce qui lui arrive n'est qu'un châtiment
mérité. En clair, il faut affirmer que non seulement l'individu massacré
pense mal mais qu'en plus "il l'a bien cherché". Cette justification
des guerres et de leurs horreurs, après avoir été le fait des religions et
des nationalismes, est maintenant sacralisée par le "droit
international" avec le concept de "guerre juste", alors qu'il ne
s'agit, ni plus ni moins, que du droit des assassins. Toutes ces arguties
juridiques, dont les médias nous rebattent les oreilles, témoignent de la nécessité
dans laquelle se trouve le pouvoir de mentir sans relâche et d'inverser le sens
des mots. Ce n'est pas nouveau : Goebbels, ministre hitlérien de la propagande,
avait poussé le paradoxe au plus extrême en qualifiant de
"terroristes" tous les individus qui résistaient au terrorisme nazi.
A sa suite, des milliers de résistants qui ont combattu la terreur blanche,
rouge ou brune ont été qualifiés à leur tour de terroristes pour mieux être
assassinés. Le même procédé vaut pour toutes les politiques répressives qui
atteignent les exploités et épargnent les dirigeants. La lutte contre l'idéologie
de la terreur demande d'être très attentifs à tout, y compris aux mots qu'on
emploie. Comment accepter en effet que soient qualifiés de
"terroristes" ceux qui ne sont en fait que des résistants à
l'oppression ? Comment accepter que soient promus "défenseurs de la liberté"
(de la démocratie, de la justice, ou de tout ce que l'on voudra) ceux qui font
mourir des milliers et des milliers d'innocents sous des tapis de bombes comme
en Irak, qui ont formé des tortionnaires en série comme en Argentine, ou
financé l'achat de machettes destinées à découper vivants plus d'un million
d'hommes, de femmes et d'enfants au Rwanda ?
Pour revenir à la rubrique "Droits des
humains" :

Pour revenir au Plan du site :

Pour revenir à la page d'accueil :
